Cyril Plante (1975) Pianiste et compositeur
Cinq mélodies Op.28 pour Soprano et piano
Poèmes de Georges Rodenbach
1. Ô cygne blanc !
2. Les cygnes blancs vont et viennent sur les canaux
3. Les cygnes dans le soir
4. La flotte des heureux cygnes appareillait
5. L’eau morte certains soirs
Les Partitions
1. Ô cygne blanc !
Avec élan et passion à 6/8
Sol bémol Majeur (Réb3-Sib4)
Ô cygne blanc !
C’est une âme peut-être habillée en oiseau ;
Une Première Communiante aboutie
À être cet oiseau sur l’eau,
Parce qu’elle mourut avec sa robe blanche
Le soir même de l’hostie.
Et la voilà pour toute une autre vie
À se continuer en blanc,
À être cet oiseau qui toujours s’endimanche.
Car il y a des Premières Communiantes
À qui le bleu de l’encens
A donné le désir immédiat du ciel,
Vierges impatientes
D’un Dieu plus réel,
Et qui meurent de voir finir ce jour de noce.
Elles ne pourraient plus vivre
Avec des toilettes profanes ;
Le lis est mort, dès qu’il se fane !
Ah ! se continuer dans ces blancheurs de givre !
Jésus les exauce…
Et leur âme en allée habite un cygne blanc,
Oiseau trop discret pour qu’il s’en souvienne,
Oiseau si ressemblant
À la robe d’un jour, désormais quotidienne.
2. Les cygnes blancs vont et viennent sur les canaux
Triste et désuet à 2/4
Fa mineur (Do3-Lab4)
Les cygnes blancs vont et viennent sur les canaux
Comme des moines dans un préau.
Ils ont vraiment un plumage qui s’unifie
Et les vêt de frocs blancs et doux
De la couleur du badigeon des sacristies.
L’eau morte a le calme d’un cloître ;
Les cygnes allant et venant,
Indifférents à tout,
N’ont souci que de voir
Dans l’eau, comme dans un miroir,
Leur blancheur croître.
Le canal dort, s’enluminant
D’images multiples
Comme une vieille Bible.
Les cygnes, un à un, s’isolent, se dispersent,
Sans souci des reflets qui, dans l’eau, sont inverses…
Chacun n’est attentif
Qu’à se considérer soi-même :
C’est comme un autre soi dans l’eau ;
L’eau s’est plissée en un halo
Dont il est le captif ;
Comme il s’apparaît blême !
Et dans quel recul !
Il est bien celui qui renonce ;
L’eau se fonce…
Et peu à peu dans ce miroir il devient nul.
Ô beaux cygnes qui s’ingénient
À être doux, comme des moines, loin du bruit,
Et qui, pour le salut du monde, chaque nuit,
Sous les espèces des étoiles communient.
3. Les cygnes dans le soir
Calme et gravieux à 6/8
Do mineur (Réb3-Sib4)
Les cygnes dans le soir ont soudain déplié
Leurs ailes, parmi l’eau qu’un clair de lune moire ;
On y sent se lever un frisson qui va croître,
Comme le long du feuillage des peupliers.
Frisson pareil à ceux d’un grand vent dans les arbres ;
C’est comme une musique, en pleurs d’être charnelle ;
Musique d’une harpe qui serait une aile,
Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.
Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume ;
Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines ;
Tout se recueille ; tout écoute les beaux cygnes
Qui dressent sur l’eau morte un arpège de plumes.
Concert nocturne où, seul, je m’arrête de vivre !
Ah ! ces harpes de la musique du silence
Dont on ne sait si elle est morte ou recommence ;
Et mon cœur s’est gelé dans ces harpes de givre.
4. La flotte des heureux cygnes appareillait
Très lent et grave à 3/4
Mi mineur (Do3-La4)
La flotte des heureux cygnes appareillait.
Un grand cri en chemin
A déchiré la trame du silence,
Un grand cri presque humain ;
Un nouveau cri s’élance.
On dirait qu’un des beaux cygnes va s’effeuiller.
C’était le plus beau, le plus calme ;
Tout à coup le voici
Fiévreux, transi ;
Il s’enfle comme une flamme !
Il s’effare ; il a des bonds
De moribond
Qui veut sortir de son lit.
L’eau du canal s’éraille ;
Le cygne se lève, défaille,
Et même, semble-t-il, son duvet en pâlit.
Le cri maintenant se module ;
C’est moins un cri qu’un hymne extasié,
Le son s’éteint dans le gosier,
Comme si c’était
Son aile à présent qui chantait,
Telle une grande harpe en tulle.
Le cygne chante.
Ah ! cette voix qu’on attendait,
Faible comme une absente
Qui revient mourir au pays.
Qui va mourir ? Quelle âme est en peine ?
Les cygnes, tout autour,
Songent au soir de l’agonie
Où ce sera leur tour
De se chanter avec cette voix presque humaine.
Le cygne chante.
Encore un peu, à voix diminuante…
C’est déjà comme un râle ;
Son duvet blanc se roidit
Et, quoique blanc, semble plus pâle.
Et tout se refroidit,
Et c’est le froid du vent du Nord,
Et on entend passer la mort !
5. L’eau morte certains soirs
Rythmé avec mélancolie à 4/4
Sol Majeur (Ré3-Si4)
L’eau morte, certains soirs, vibre de cantilènes.
Ah ! les flûtes, aux trous d’ombre, des longs roseaux !
Les Cygnes et le Soir y modulent leurs peines,
Musique en blanc et noir, éparse au fil des eaux,
Mais où le blanc domine à telle heure opportune
Où l’on voit tout à coup intervenir la Lune,
Par peur que la blancheur ne soit humiliée.
Les Cygnes vont faiblir… Elle est leur alliée !
Et, combattant le trop d’influence du soir,
Elle descend dans l’eau, dont elle est coutumière,
Et, sur les flûtes des roseaux, on peut la voir
Appliquer en rêvant ses lèvres de lumière.
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Les Cygnes de Cyril Plante